Revue 3e Millénaire n° 102 Hiver 2011

Un océan cosmique

C'est lors de ma rencontre avec ce que l'on nomme la mort que j'ai pu voir ce qu'enseignent tous les sages de l'humanité depuis des temps immémoriaux : derrière les apparences de l'univers se trouve la réalité d'une Conscience unique et éternelle.
En proie à une très forte fièvre et à des douleurs insupportables dues à une méningite, j'ai compris que mon corps ne supporterait pas longtemps cette secousse et accepté sans angoisse sa perte. Ma conscience s'est détachée de cette forme souffrante et j'ai pu accueillir calmement, sans peur, la mort qui venait. A l'instant où je lâchais prise, l'esprit abandonné, les sens rentrés, je fus immédiatement aspirée dans un flux puissant d'énergie.
Silence. Il n'y avait plus aucune pensée, plus aucune sensation du corps, plus personne pour souffrir, comme si la densité du silence avait tout englouti. Restait une conscience, totalement lucide, grand-ouverte, sans limite, se sachant embrasser l'espace entier de l'univers tout en le laissant indistinct. Elle percevait tout, avec acuité et douceur. Elle se réalisait être la vie même, immobile et éternellement jaillissante.
La lumière qui s'était dévoilée, englobant toute l'immensité et rendant l'espace perceptible de tous les « côtés » à la fois, était intense, éclatante sans être aveuglante, et permettait à la conscience de se reconnaître telle qu'en elle-même. Sensation de paix, de plénitude et de liberté, hors du temps.
Le déploiement de la lumière n'était pas extérieur, n'occupait pas un monde objectif qui aurait été environnant. La lumière était perçue comme étant la substance même de la conscience. C'était bien une réalité non duelle qui était expérimentée, les perceptions reflétées dans ce champ lumineux étant l'expression même de l'expansion à l'infini de la conscience.
L'intelligence consubstantielle à cette énergie lumineuse communiqua immédiatement, sans ambiguïté. Il n'y a pas de vie sans communication incessante… Tout était clair. La connaissance était directe, absolue et instantanée. J'étais investie de perceptions extraordinaires qui me dotaient d‘une compréhension profonde et subtile de la vie. Je compris la signification de l'univers, perçu comme un ensemble cohérent, un tout harmonieux qui me donna la certitude d'appartenir à une unité cosmique ayant un sens. Le « je » employé ici par commodité n'est pas celui de l'être existentiel qui avait alors disparu, mais qui cependant, par la grâce, peut dire maintenant ce qui fut révélé.
Un amour indescriptible, absolu, m'enveloppait et me traversait. Toutefois, il n'y avait personne qui aimait et « je » n'avais personne à aimer. Il y avait seulement l'Amour, sans restriction, sans intention, nature même de cette énergie intelligente, vibration de la Conscience suprême rayonnante. Cette énergie cosmique impersonnelle soutient et pénètre toute chose. Elle constitue l'essence de chaque être vivant, animal compris. Tout est saturé de cette énergie, que nous en ayons conscience ou non.
Ce que l'expérience de vie après notre mort physique nous enseigne est que notre tâche, ici, sur cette terre, est de nous relier à cet Amour, de placer notre conscience dans cette perception de présence continue, de non-séparation avec cette énergie qui traverse toute chose. Dès que nous ressentons intensément cette énergie couler à travers nous comme à travers tout être, il n'y a plus alors de distinction bon/mauvais, de séparation moi/l'autre. Tout est identique en essence. Rien ne nous différencie jamais, si ce n'est notre esprit habitué à distinguer les innombrables formes de l'existence.
Nous pouvons réaliser ceci sans attendre notre mort physique. Touchés par cette vérité qui ne pourra jamais être atteinte par la pensée, mais par un vécu profond de ce que la vie nous propose, nous nous libérons ainsi de la confusion et des oppositions produites par l'esprit. La conscience, capable désormais d'intégrer toute la réalité de façon harmonieuse, sans entrave, demeure liée à la Conscience suprême, au cœur même de l'existence quotidienne. C'est avec cette communion constante que le monde est alors regardé.
Une fois que tout notre être a été imprégné de l'universalité de la conscience, il ne nous est plus possible de rester dans une perspective duelle. Vaquant désormais à nos occupations habituelles sur un fond de sérénité et de silence intérieur, nous nous sentons légers, détendus, en harmonie avec notre centre profond, sans besoin de nous rattacher au sentiment d'un moi sans véritable réalité. Nous prêtons moins d'attention aux pensées, aux sentiments, aux émotions qui désormais viennent et disparaissent sans laisser de traces. Nos attachements, nos désirs, nos attentes s'effacent peu à peu et tout naturellement…
Dans cet état si proche de la mort que j'ai connu, il n'est plus possible de s'identifier à notre corps, à notre rôle social, notre culture, notre religion, nos actes, nos passions, nos divertissements, notre sexe, notre tempérament, notre personnage sur la scène du monde, tout ce catalogue que nous prenons pour notre identité personnelle. Ce qui demeure, la conscience, ne dépend pas de ce moi empirique. Or, nous assimilons habituellement notre conscience à l'univers objectif qui l'occupe et nous la réduisons à tous les éléments dont nous voyons les effets sur notre personnalité et sur notre existence. La conscience ordinaire se résume à être conscient de quelque chose. L'absence d'objet est même considérée comme une « perte de conscience ».
Tous les êtres humains possèdent une conscience d'eux-mêmes et de leur environnement, mais peu arrivent à discerner clairement la pure conscience, originelle, vide, d'avec la conscience du corps, des pensées et des objets. Ordinairement, ces expressions de la vie sont confondues avec leur source. L'identification, non plus avec le corps et les pensées, mais avec la conscience dans la lumière de laquelle tout est manifesté, est la réalisation de la véritable Réalité.

Pendant toute cette « expérience » de mort physique, ma conscience était silencieuse et inactive sur le plan phénoménal et cependant bien présente. Toute objectivation était absente, laissant la lumière se déployer dans ce vide. C'était une conscience pure, consciente d'elle-même. Celle-ci ne se projette pas dans le temps, ni dans l'action; elle n'est pas oublieuse d'elle-même par l'identification aux objets, comme peut l'être notre conscience ordinaire impliquée dans un corps, étouffée par l'existence quotidienne.
Ce que nous sommes réellement, par-delà toute mort et toute naissance, est vide d'objet, seulement conscience-de-soi. La conscience originelle ne peut se déployer que dans ce vide où sujet et objet sont absents, où l'esprit est suspendu et la durée non projetée.
La mort est l'occasion de réaliser notre vraie nature, cette ouverture sans intention, où la conscience est laissée à elle-même. La Vie réside dans cette conscience, jamais née, jamais morte, se tenant en elle-même, déployant à l'infini la lumière significatrice d'Amour.
Je Suis conscience, c'est là ma véritable identité, éternelle.