Revue 3e Millénaire n° 109 Automne 2013

Le connu, l'inconnu, et la connaissance

 

Qu’est-ce que le connu ? C’est d’abord ce qui nous fait face et avec lequel nous pouvons entrer en contact. Le préalable à l’émergence du connu est un face à face. Quelque chose est sorti de notre confusion intérieure, de notre inconscient. Une différenciation s’est faite. Pour chacun de nous, le connu est différent, il est le fruit de notre histoire, de nos comportements face à nos expériences, de nos savoirs appris, des émotions et des pensées qui nous ont traversés. C’est tout ce qui a été compris, éclairé, conscientisé par nous-mêmes. Ce que notre conscience n’a pas touché ne peut être connu.
Cependant, se pose vite une question : que faisons-nous de ce qui se lève dans ce face à face ? Est-ce que nous sommes dans le juste « voir », sans commentaire, sans conclusion, sans refoulement ? Ce que notre conscience a touché par contact énergétique, a-t-il pu être observé sans rejet, sans enfouissement dans la psyché, sans aucune visée particulière non plus, et, de ce fait, a-t-il pu être pleinement intégré ? Car tout ce qui vient à notre rencontre, dans notre champ de conscience, et qui y est accompli selon l’exigence qu’il porte, contribue à agrandir notre espace intérieur, à déployer en lui une nouvelle part du Réel. C’est l’œuvre du connu qui se révèle à nous : élargir notre conscience.
Chaque fait qui survient, chaque proposition d’information, et donc d’accroissement du connu que nous offre la vie, est une indication de notre qualité d’attention, une occasion d’observer le degré de clarté ou de confusion de notre espace intérieur. Si nous pouvons juste rester dans ce voir vigilant, alors nous pouvons comprendre ce qu’a à nous dire ce qui se lève à cet instant. Voir sans fuir, sans essayer de modifier ce qui est, c’est éclairer et donc agrandir notre terre intérieure. Notre conscience s’ouvre, et dans cette ouverture, des zones d’ombre qui la tapissaient s’éclairent. Une lumière est venue les dissoudre et les transformer en connu.

Nous sommes invités à intégrer sans cesse ce qui vient à nous, toutes ces énergies informatives qui nous sont dévolues, qui correspondent à notre propre champ de conscience et qui, lorsqu’elles sont assumées, génèrent nos mutations intérieures. Or, nous hésitons à quitter nos terres connues, déjà explorées, pour aller parcourir d’autres terres intérieures, d’autres perceptions de nous-mêmes et du monde. Parce que ces naissances à de nouvelles dimensions nous obligent à visiter nos ténèbres, à découvrir nos confusions, à réactualiser nos douleurs… Nous redoutons ces descentes en nos profondeurs labyrinthiques. Nous refusons ces retournements vers soi qui nous demandent de quitter les sécurisations affectives, matérielles, ou même spirituelles, liées au précédant champ de conscience. Nous refusons ces morts qui sont des ouvertures de conscience. Pourtant, il arrive que les êtres qui nous sont proches, notre profession, le lieu où nous vivons, qui font partie de notre terre connue, de notre dimension intérieure entièrement parcourue, qui y sont pleinement intégrées, n’apportent plus la nourriture informative nécessaire à notre déploiement. Notre refus de quitter ce champ de conscience connu, accompli, peut alors se transformer en épreuve et souffrance.
Le long de ce parcours terrestre, nous n’avons pas d’autre choix que d’entrer sans cesse dans une autre dimension de nous-mêmes, c’est-à-dire de mourir au connu, à ce que nous avons vécu, compris et intégré en l’assumant, afin de renaître à une terre inconnue, que nous irons de nouveau explorer et éclairer avec la fine pointe de notre esprit. Et cela, autant de fois que nécessaire… Notre chemin d’être humain qui va vers sa complétude, c’est cette suite de  morts et de renaissances à des champs de conscience successivement découverts puis quittés. C’est la voie d’accomplissement de nos espaces intérieurs, indispensable à la réalisation de notre nature véritable.
Toutes nos mutations, qui sont des morts – dépouillements, contractions – et des naissances – expansions au sein d’un espace plus vaste, plus clair, jusque-là inconnu – nous invitent à ce retour vers l’Un, dans la dynamique du Souffle divin. Toutes ces énergies que nous avons accomplies en les dirigeant vers notre intériorité et en intégrant leur information, toutes ces ouvertures de notre conscience, nous ont nourri, nous ont rapproché de Cela dont nous nous étions distanciés. Nous sommes sans cesse convoqués par la vie dans des face à face incontournables. Si nous fuyons, en refoulements (avec les désordres psychiques qu’ils provoquent), en compensations inconscientes, en agressivité, nous ne pouvons opérer de mutations. Il s’agit d’oser entrer en nos profondeurs, de pénétrer en notre forêt obscure, en notre labyrinthe intérieur, de traverser nos pensées, nos mémoires, nos souffrances, pour y découvrir la lumière cachée, ce qui fonde notre être, cette Présence qui porte en Elle une exigence d’accomplissement. Chacune de nos mutations est un changement de plan de conscience, qui va d’élargissement en élargissement, à l’infini, au rythme de notre respiration intérieure. Notre liberté se trouve dans notre capacité à nous mettre en résonance avec cette pulsation intérieure qui nous fera pénétrer peu à peu jusqu’à la source de soi. La source est lumière totale, c’est-à-dire connaissance totale, Réalité ultime. Tous nos champs énergétiques ont été accomplis. Une grande paix s’élève, qui n’est pas le contraire de l’agitation ou de la confusion que nous ressentions auparavant, mais le fruit des énergies accomplies, du connu assumé et de l’inconnu éclairé, de tous les niveaux de conscience intégrés et qui nous ont investi d’une nouvelle intelligence (vision de ce qui relie) et d’une nouvelle sagesse (le sage étant celui qui « voit »). La paix est celle de la lumière-connaissance qui a absorbé nos ténèbres. Joie qui éclate…

Chaque évènement, chaque fait, intérieur ou extérieur, de notre quotidien, nous invite à voir et à comprendre l’information qu’il contient. Souvent, nous ne savons pas discerner, par manque de vigilance, ce face à face qui est amour. Nous le prenons pour de l’hostilité, pour une épreuve blessante, car il nous conduit à abandonner nos sécurisations. Nous refusons de quitter ces illusions liées à un espace intérieur qui a épuisé toutes ses énergies informatives, car notre cœur (l’œil qui voit de l’intérieur) est fermé. Dès lors, nous n’assumons pas ce qui nous est proposé, nous résistons, luttons ou fuyons l’exigence de transformation qui nous fait face. Sans cette prise de conscience de ce qui demande à être vu et assumé, nous souffrons. Tant que nous demeurons ignorants de nos profondeurs, ignorant de ce qu’elles contiennent, nous vivons coupés de ce que nous sommes, de ce Je Suis qui attend d’être réalisé et épousé.
Qu’est-ce qui n’a pas encore été conscientisé en moi et qui demeure donc inconnu ? Entrer en nos profondeurs, c’est rencontrer ce qui n’a pas encore été vu, dans un face à face parfois redoutable. Juste voir, se mettre en ce face à face qui nous permettra de sortir de nos ténèbres, de cette confusion engendrée par nos rejets, nos fuites, nos peurs, nos automatismes. Voir sans projeter un idéal, un désir de faire disparaitre ce qui est là ou de le modifier. L’esprit en repos, en silence, nous brisons cette chaîne de mémoires qui nous lient au temps. Ne reste que ce face à face avec ce qui s’est levé et est venu à notre rencontre, pour nous proposer de comprendre l’information nouvelle, essentielle à cette étape de notre cheminement. C’est la compréhension, puis l’intégration de cette information, la pénétration au cœur, qui produiront une ouverture de notre conscience, qui éclaireront son champ par cette nouvelle lumière à l’œuvre. S’opère alors une détente, un lâcher-prise spontané surgi grâce à cet élargissement de notre conscience. Ce qui nous paraissait problématique, voire hostile, par réactivité mécanique face à l’inconnu, disparaît.
C’est avec l’esprit, sa part non orientée vers une activité égocentrique, sa part non fonctionnelle, celle qui est capable de dépasser les mots, les images et les concepts, que nous pénétrons en nos profondeurs à la découverte de l’inconnu. L’esprit qui s’avance en cet espace déconcertant ne sait où il va. Il n’a plus rien sur lequel il puisse s’appuyer. Il sort déjà du connu, affrontant des zones d’ombre enfouies depuis longtemps sous un tas de peurs. La tentation est grande qu’il veuille ressortir de cet espace obscur pour retourner à sa fonction mentale habituelle. Le connu qui vient interférer sans cesse, auquel le mental s’accroche, entrave cette descente. Cela nous demande une vigilance de chaque instant, une force aussi, qui vient du cœur. Car le fonctionnement habituel de notre esprit est mental, opérant de façon binaire, par opposition et comparaison. Il analyse la séparation mais ne voit pas l’interaction des deux pôles, l’entre-deux, la relation qui permet au phénomène de se manifester. Il occulte le trois, l’invisible par nature. Cet aspect de notre esprit est incapable d’embrasser les contradictions apparentes de la vie qui naissent de son mouvement toujours neuf. Son discours différenciateur, qui crée des opinions, des jugements et des comportements sources d’états psychiques particuliers, remplit notre champ de conscience, le limite, obscurcit ce qui s’y forme. On ne peut compter sur cette pensée pour créer quelque chose de complètement neuf, dans nos vies individuelles et collectives. Nous voyons bien, dans ce monde au bord de la catastrophe, que nous ne savons que débattre autour d’idées économiques et sociales qui sont toutes issues du passé et ne sont pas adaptées à la réalité présente. Il n’y a aucune nouveauté dans ces idées crées à partir de savoirs et d’expériences mémorisées. Elles n’engendrent que des actions qui sont réactions.
Seul l’esprit silencieux peut permettre à ce qui, en nous, voit clairement, d’émerger. Et ce qui, en nous, voit, est la conscience pure, qui est perception, observation. Les actions qui en découlent sont justes, car libres de toute attente. Elles viennent d’un espace tranquille, limpide, et non d’une pensée sans cesse sollicitée par l’extérieur, épuisée par les distractions surabondantes, conditionnée par notre histoire personnelle et collective, et qui est incapable de pénétrer au cœur des choses sans systématiquement rejeter ou approuver. Si l’esprit persévère dans sa pénétration intérieure, avec sa pointe vive, perspicace, attentive, alors chaque pensée, chaque émotion, chaque fait qui viendront à sa rencontre seront l’occasion de voir sa véritable nature, vide. Et dans ce vide éclairé, une nouvelle intelligence, une nouvelle sagesse, jusque-là inconnues, s’ouvriront. Ce sont ces qualités substantielles de notre espace intérieur qui nous mènent à la connaissance totale. L’esprit nous fait découvrir la voie qui nous y conduit, mais ne nous la donne pas. Il épouse les énergies informatives (ultimement, de nature vide), les intègre, les assume, puis, arrivé au bord de l’abîme, s’arrête. Cet abîme est l’Absolu. Il ne pourra le franchir. L’esprit silencieux, actif et souple, saura reconnaître le seuil ultime. Parce qu’il est suffisamment humble, il sait qu’il est inapte à découvrir l’indicible, l’au-delà du connu, le dernier espace, infini, qui abolit le temps, qui est Connaissance totale, Lumière, retour à l’Un.
Que notre esprit soit suffisamment transparent et calme pour qu’il y ait regard de la nature véritable de ce qui s’élève... Regard qui nous fera comprendre l’information nouvelle qui nous est proposée et  intégrer son essence lumineuse. Nous voyons en nous-mêmes grâce à ce regard. Il a lieu dans notre vie quotidienne, à chaque instant vécu en conscience. Dans cette spontanéité, se trouve la liberté de rencontrer l’inconnu, de prendre un chemin que l’on ne connait pas, d’explorer ce que l’on n’a encore jamais exploré. Pour découvrir l’inconnu, nous devons pouvoir supporter la solitude intérieure, le dénuement, qui consiste à vivre sans l’accumulation de savoirs acquis, vidé du connu à partir duquel nous agissons habituellement, ou plutôt répétons nos vieux schémas. Nous devons avoir le courage de nous alléger de nos vieilles informations mémorisées et répétitives, qui interfèrent sans cesse dans notre vie alors qu’elles ne sont plus, parce qu’elles ont été intégrées, conscientisées. Sans ce dépouillement, nous ne pouvons aller vers l’inconnu, vers cet espace intérieur non encore exploré, non encore accompli, éclairé, et qui attend de l’être dans nos profondeurs. L’inconnu ne peut jaillir que de l’intérieur, spontanément. Dès que notre mental contrôle, interprète, ce ne peut être de l’inconnu que nous rencontrons, mais une réponse venant du passé, qui s’applique par automatisme à ce qui survient – c’est-à-dire encore du connu.
Ce mouvement de l’inconnu accueilli, accepté, assumé, est la connaissance. Il est un champ immense de lumière qui investit notre conscience et la déploie. C’est pour cela que ce mouvement est joie. Plus notre champ intérieur est ouvert, plus vite la lumière de la connaissance brûle les résidus de nos expériences passées qui encombrent notre psychisme, où se mêlent conditionnements, réactions, où s’engendrent confusions, peurs. La voie de réalisation de l’essence de la vie est la connaissance qui se dévoile en tant que lumière qui, elle-même, fait apparaître en éclairant. Seule la connaissance, inséparable de l’amour, peut soulever l’humanité et transformer le monde, tant est puissante sa force créative. Nos esprits conditionnés par leur appartenance à une culture nationale, à un groupe social, à une religion, ne peuvent que produire de l’imitation, de l’ancien. Or, la vie est neuve à chaque instant, créative, inconnue à nos esprits répétitifs.
La connaissance est unitive. Elle se situe hors de la pensée. Elle est directe, immédiate, vision globale des faits. Elle se trouve en chacun de nous, en notre cœur subtil, à la fois intime et universel. En cette absence de distance avec la réalité de ce que déploie la vie à l’instant se trouve l’amour. En elle-même, la connaissance est infinie. Elle est le rayonnement du Cœur divin qui se déploie, déborde, manifeste, se révèle, puis reflue, se résorbe, de toute éternité. La connaissance qui va s’élargissant en notre espace intérieur jusqu’à l’illumination - qui est connaissance totale - est la révélation en nous de notre identité en essence avec le divin. La connaissance se dévoile par la vie qui devient peu à peu consciente d’elle-même en nous. Chaque instant fait éclore une lumière dans notre champ de conscience et l’agrandit. C’est par la lumière que nous connaissons notre nature véritable. La connaissant, nous sommes lumière totale. La lumière qui se lève alors est la conscience consciente d’elle-même, la pure Conscience indivise qui saisit en Elle-même sa nature essentielle. La Réalité se révèle par son propre éclat, la lumière-conscience, principe de l’univers, support de tous ses aspects. Demeure le mystère de l’Inconnaissable, Point éternel, non manifesté, non conditionné, origine de tout, présent dans le connu, dans l’inconnu, force d’accomplissement de la lumière-Connaissance totale.